Les années de plomb et le mouvement des familles de détenus politiques

Quel rôle ont joué les femmes marocaines pendant les années de plomb ? Dans cet article, nous discutons avec deux militantes du mouvement des familles de détenus politiques des années 80 au Maroc. Nous enquêtons sur les histoires de ces femmes et sur le contexte politique et social de ces années. La mobilisation continue, les actions, l’organisation spontanée des mères, des épouses et des sœurs aux portes des prisons… Quel sens cela revêt-il dans les années de changement et de restructuration que vit le Maroc après l’indépendance ? Que cela suppose-t-il pour toute cette génération de femmes ?

Le contexte.                                                            

En 1970, deux nouvelles organisations apparaissent sur la scène politique marocaine : Ilal Aman qui naît de la scission entre le PLS (Parti de libération et du socialisme) et l’UNEM (Union nationale des étudiants du Maroc), et le Groupe du 23 mars qui reçoit son nom des violents affrontements qui eurent lieu à Casablanca quelques années auparavant. Toutes deux se définissent comme marxistes-léninistes et leurs membres, dont la plupart sont jeunes, respirent à pleins poumons les vents de changement qui soufflent pendant toute cette décennie à de nombreux endroits du monde. Accompagnés d’autres voix dissidentes, les membres de ces deux nouvelles organisations ont été victimes de persécutions, de tortures et de longues peines de prison, auxquelles certains n’ont pas survécu. L’année 1972 est fondamentale puisque c’est l’année des premières détentions de masse. Les détenus proviennent de l’UNEM et des principaux Partis de gauche. Le jugement a lieu l’année suivante à Casablanca, en 1973, la même année de l’interdiction de l’UNEM. On accuse les détenus de s’être publiquement déclarés marxistes et de menacer la sécurité de l’État. Commence alors le long cheminement de politisation des mères, des épouses et des sœurs des détenus qui, abasourdies par le sort réservés à leurs fils et proches, décident de lutter pour leur libération. Pendant ce temps, des grèves de la faim éclatent dans les prisons. La plus bouleversante est celle de 1977, soutenue principalement par des membres de Ilal Aman et du Groupe 23 mars. Au cours de cette grève et au bout de 33 jours, Saïda Menebhi meurt. Avec la mort de Saïda, la situation prend une nouvelle tournure. Les partis présents au Parlement décident de créer une Commission de vigilance des détenus politiques, qui donnera lieu au regroupement en 1979 de tous les détenus politiques dans la prison de Kénitra. En 1983-1984, a lieu la seconde vague de détentions massives, quelques mois après la levée de l’interdiction sur les organes de presse de la USFP (Union Socialiste des Forces Populaires). La plupart des détenus sont des hauts responsables du Parti. Une nouvelle grève de la faim est déclarée. Elle dure 63 jours. 6 personnes meurent et 16 autres tombent dans le coma. Aux portes des prisons, on ne trouve plus seulement des proches directs des prisonniers. Commencent à s’ajouter des militants des Droits humains, des jeunes journalistes ou des personnes souhaitant soutenir le réseau des familles de détenus qui luttent déjà depuis une décennie pour la libération de leurs chers.

Nous discutons avec Lucile Daumas et Leila Chafai, qui ont toutes deux survécu à ces années.

Quelle était votre expérience militante lors de la décennie 70-80 ? 

Lucile Daumas: J’étais militante du mouvement étudiant et d’un groupe trotskiste enFrance, ce qui m’a causé beaucoup de problèmes avec les maoïstes d’ici, car j’ai gardé cette étiquette de trotskiste pendant des années. Je ne militais pas depuis très longtemps. Je suis arrivée au Maroc à 22 ans. En revanche, j’avais une véritable vision politique des choses et en arrivant et j’avais décidé de soutenir Ilal Amam, même s’ils ne me le permirent pas.

Leila Chafai: À l’époque, de nombreux proches de détenus, en plus de militer pour la cause des prisonniers, étaient également militants dans d’autres organisations. Il y avait des gens de l’AMDH (Association marocaine des droits Humains). L’association s’était formée en 1979 et de nombreuses épouses de détenus l’intégrèrent. En 1988, apparaissait l’OMDH (Organisation marocaine des droits de l’Homme) et certaines femmes la rejoignirent. Plus tard, Lucile Daumas participa à la création d’ATTAC Maroc, Réseau international contre la globalisation. J’étais, moi aussi, dedans. J’ai aussi collaboré à la fondation du mouvement féministe, de l’OMDH. J’étais membre de l’AMDH, intégrante de l’AMDF (Association marocaine pour les droits des femmes)…

Que pouvez-vous nous dire sur les origines du mouvement des familles de prisonniers politiques ?

Leila Chafai: Les mères étaient les plus actives. Avant d’arriver à Kénitra, les prisonniers avaient déjà passé deux ans dans un centre de détention clandestin à Casablanca. Les mères, les pères et les sœurs commencèrent à les rechercher désespérément mais personne ne leur disait où ils se trouvaient. Après deux ans de torture dans ce centre, ils furent transférés à la prison de Casablanca. Là, c’était déjà le paradis pour eux. Même s’il y avait encore de la répression et de la torture, le simple fait d’être ici était un soulagement, aussi bien pour eux que pour leurs familles, qui savaient enfin où se trouvaient leurs proches.

Comment se passe votre arrivée dans le mouvement ? Qu’est-ce qui vous incite à y entrer ?

Leila Chafai: En 1982, j’ai commencé à visiter la Prison Centrale de Kénitra. Au début, je ne connaissais personne. À l’époque, je ne rendais visite à personne en particulier. Je militais à l’AMDH. À l’entrée de la prison, j’ai rencontré Mui Fatma, une des grandes combattantes pour la libération des détenus politiques. J’ai longuement parlé avec elle et je lui ai dit que je souhaitais entrer dans la prison. Elle est alors partie parler avec le gardien et lui a dit que j’étais une proche de son fils, Hassan Semlali.

Hassan Semlali était un ami intime de celui qui deviendra ensuite mon mari, Abdelkader Chaoui. C’est ainsi que j’ai commencé à faire des visites régulières à la prison. Je voyais les prisonniers en groupe, comme militante de l’AMDH et de l’UNEM. Je faisais partie du courant qaidiyyin, seconde génération du mouvementmarxiste-léniniste. Les prisonniers enfermés dans les années 70 étaient de la première génération. Nous, nous étions de la deuxième. Au cours de mes visites, nous discutions des problèmes étudiants et des droits humains. C’est lors d’une de ces réunions que j’ai connu mon mari, avant d’entrer véritablement dans le mouvement des familles des détenus et à travers les organisations que je viens de mentionner.

Comment se forme le réseau des proches ? 

Lucile Daumas: Pendant toute la période où mon mari Driss Bouissef Rekab a été porté disparu, j’ai été très isolée. Le seul contact que je maintenais était avec un avocat.  J’ai passé 8 mois à essayer de publier des articles dans la presse, mais cela était impossible. C’est alors, que mon mari fut retrouvé en prison avec 80 autres personnes. La porte de la prison est devenue notre quartier général. C’est là que nous nous connaissions et que nous prenions des décisions sur les choses que nous faisions. Il y eut un moment de forte unité entre les familles pendant la période du jugement de 1977. Nous essayions d’être là-bas tout le temps. Cela a été une bonne école, où nous nous connaissions et nous tissions des liens de solidarité. Moi, j’avais l’avantage d’avoir une voiture, ce qui était assez rare à l’époque. J’ai ainsi pu connaitre beaucoup de gens en faisant le taxi ou en transportant de la nourriture pour eux.

Quels étaient les mécanismes de pression et de résistance au pouvoir utilisés ?

L. Chafai: Après la mort deSaïda Menebhi, le gouvernement fit un pas en arrière et commença à négocier. C’est ainsi que commencèrent les visites ouvertes ou directes avec les détenus, dans une salle, tous ensemble. C’était en 1982. Certaines d’entre nous commencèrent à demander plus d’intimité et nous y parvinrent, même si cela ne fut pas accepté par décret mais imposé par la pratique par les familles. Un manifeste fut publié. Il était intitulé “De l`intérieur de la prison, je revendique mon droit à l´amour ». J’ai aussi écrit un article en ce sens « De l’extérieur de la prison, nous revendiquons notre droit à l’amour ». Le manifeste revendiquait cela pour les détenus alors que l’article le faisait pour les épouses et amantes qui étaient à l’extérieur. C’était une façon de faire pression sur le pouvoir. À partir de 1983, nous avons commencé de manière informelle, à avoir des rencontres plus intimes. Les gardes se retournaient et nous laissaient tranquille. Au bout de tant d’années, une certaine complicité s’était finalement créée entre les gardiens et les prisonniers.

Y a-t-il eu des conflits, des désaccords entre les détenus et les familles, au sujet de l’organisation ou d’autres choses?

L. Daumas: Il y avait plusieurs choses à prendre en compte.Il y avait une volonté claire de la part des détenus, que nous fassions des choses pour les soutenir et que nous nous organisions. Au début par exemple, pendant la 1ère grève de la faim faite par les détenus de Casablanca, les familles étaient guidées exclusivement par les consignes qui venaient de l’intérieur des prisons. Ensuite, vint la grande grève de la faim de 77, pendant laquelle nous n’avions aucun moyen d’entrer en contact avec les détenus. Paradoxalement, ce fut un grand avantage car nous sommes parvenues à atteindre ce qui a constitué notre plus grande force comme mouvement des familles : les ordres cessèrent de venir de l’intérieur et nous commencions à décider par nous-même de ce que nous voulions faire. Nous essayions de mener des actions qui soient en harmonie avec les postures politiques que les détenus soutenaient évidemment, même si nous ne les partagions pas toujours, car nous ne pouvions pas faire des choses avec lesquelles ils n’allaient pas être d’accord. Mais en ce qui concernait le type d’actions à mener, le moment ou la manière de le faire, c’était nous, les familles, qui décidions. Pendant la première génération, il y avait déjà eu un groupe de proches actifs. Quand les détenus de Casablanca arrivèrent à Kénitra, nous nous réunîmes avec les familles des jugements de 72-73 et à partir de ce moment-là, nous fîmes tout, tous ensemble. Plus tard, nous nous unîmes à d’autres groupes des années 80, même si l’union avec les premiers fut beaucoup plus intéressante. Ces derniers groupes fonctionnaient en suivant les ordres qui venaient de la prison, ce que nous ne faisions déjà plus. Dans les années 87-88, il y eut une manipulation politique du mouvement des familles pour les intérêts propres du Parti. Beaucoup de gens de notre groupe étaient déjà sortis. En plus, nous nous battions depuis tant d’années que nous étions démotivées.

Croyez-vous qu’il y a un lien entre le mouvement des familles de détenus et le mouvement de libération des femmes ?

L. Daumas: Le mouvement des familles n’était pas un mouvement de libération des femmes, même si ce fut impressionnant de voir comment l’emprisonnement, les longues luttes et la concentration des détenus politiques firent en en sorte que des femmes, qui n’avaient jamais abandonné leur maison, en sortent. Dans notre génération, c’était un peu différent mais cela a provoqué quand même une libération pour certaines femmes, car les détenus, tout autant marxistes-léninistes qu’ils étaient, étaient encore, pour la plupart, assez machistes. Pour nous, en général, ce fut une époque pendant laquelle nous avons beaucoup discuté, parlé, réfléchi ensemble. Nous débattions de plein de choses. De cette manière, cela a été évidemment une libération pour beaucoup de femmes et surtout une façon de reprendre possession de notre vie, une manière de redevenir propriétaires de nous-mêmes.

Croyez-vous avoir créé un précédent, qu’il y ait une continuité dans vos luttes ?      

L. Daumas: Notre militance fut une chose totalement nouvelle. Dans la tradition des détenus politiques, il n’y avait pas de mouvement. Lorsque le mouvement s’est formé, même les gens du Parti de l’USFP ou les gens du PADS (Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste) disaient «  Mais nous, nous ne faisons pas autant de scandales. Pourquoi faites-vous tout ce bruit ? ». Tout ce qui s’est fait était donc une expérience nouvelle. Ce qui était nouveau aussi, c’était que nous sortions dans la rue, nous allions à la manifestation du 1er mai. Nous voulions être écoutées. C’est ça qui était nouveau. Je pense que de tout cela, quelque chose est restée.

De tout cela, quelque chose est restée dit Lucile Daumas pour terminer. Un antécédent d’union et de solidarité entre femmes, une référencepour celles qui défendent leur autonomie et leur capacité d’action. Khadija Menebhi écrit : «  Et on continue encore à nous demander, dans notre société, de quoi sont capables les femmes, alors qu’aux portes des hôpitaux, des prisons, des écoles, dans les marchés et partout où les tâches sont pénibles… les femmes sont en majorité ! Celles des détenus (mères, épouses, sœurs…) ont donné la preuve de leur capacité à affronter l’adversité, la répression et l’arbitraire…à affronter les situations de vulnérabilité. Tout cela est un argument de poids, un indicateur de la force et de l’énergie que possède une femme, les femmes, cette « moitié du ciel » capable de déplacer des montagnes ».

 

 

José M González Riera

Université de Grenade

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